jeudi 12 juin 2008

Les convoyeurs de la haine

Lettre à Dieudonné parue le 21 février 2005 dans le quotidien Le Monde
par Calixthe Beyala, écrivain


"Oui, il faut parler de la Shoah. Oui, il faut se battre afin que l'histoire de l'esclavage soit connue du grand public. Non, une tragédie n'exclut pas l'autre et il n'existe aucune hiérarchie dans la souffrance. Mais peut-être allez-vous décréter que je suis une mauvaise Noire ?"

Pendant plusieurs mois, j'ai eu l'impression d'assister à la projection en boucle d'un navet. Le scénario me semblait si grotesque que, me disais-je, seul un imbécile pourrait y croire.

Un Noir joue le rôle du méchant sioniste et achève son sketch par un "Heil Israël !" inacceptable.

Des Juifs apeurés crient à l'antisémitisme. Et moi, spectatrice, croyant avoir compris le script, je hurle devant l'écran : "Ne vous inquiétez pas. Ce n'est qu'un bouffon !"

Je reste quelque peu abasourdie lorsque la lumière se fait mais que le Noir oublie d'ôter son costume de scène et continue à interpréter son personnage. Je dois bien me rendre à l'évidence, je me suis trompée. Il ne s'agit nullement d'un gag. Comment expliquer autrement que, plus d'un an après, l'affaire Dieudonné soit encore au coeur des débats ? Comment en sommes-nous arrivés à de telles extrémités ?

Noir sur blanc, on verbalise sur des rancoeurs qui existeraient entre les Noirs et les Juifs. On nous fait comprendre qu'un contentieux vieux de plusieurs siècles opposerait ces peuples.

On dit à nos enfants que les Juifs ne les aiment pas ; qu'ils ont esclavagisé les Africains ; qu'ils les ont spoliés ; qu'ils ont diffusé le sida en Afrique ; qu'il existerait chez les Juifs des lobbies qui empêcheraient la télévision, la presse écrite et la classe politique de prendre en compte la traite négrière et le racisme dont ils sont victimes ; on laisse entendre d'ailleurs que l'Etat israélien aurait organisé avec l'Afrique du Sud, pays de l'apartheid à l'époque, un plan d'extermination des peuples noirs ; on stigmatise les personnalités juives et, comble des abominations, on clame à tout va qu'on s'en fout de la Shoah et qu'il existe d'autres souffrances dont on devrait parler, notamment de l'esclavage. Je veux sortir de ce cauchemar.

Comment un homme digne de ce nom est-il capable de proférer de telles horreurs ? On parle trop de la Shoah, trouvez-vous ? Comment se fait-il que j'ai l'impression du contraire ? Qu'il faudrait sans cesse rappeler aux jeunes générations ce qui a été, afin que cela ne se reproduise plus ? Moi, voyez-vous, je suis obsédée par le visage de ces milliers d'innocents massacrés par les nazis. Et quand j'apprends par ailleurs que des mères juives ont tué leurs enfants avant de se donner la mort, l'image des mamans noires jetant leurs progénitures par-dessus bord pour les empêcher de devenir des esclaves se fige sous mes yeux.

Que de différences dans l'histoire de ces deux peuples, mais que de similitudes dans leurs souffrances. Oui, il faut parler de la Shoah. Oui, il faut se battre afin que l'histoire de l'esclavage soit connue du grand public. Non, une tragédie n'exclut pas l'autre et il n'existe aucune hiérarchie dans la souffrance. Mais peut-être allez-vous décréter que je suis une mauvaise Noire ?

Aucun Noir ne saurait conforter des antisémites dans leurs phantasmes du Juif grand possesseur des richesses et grand confiscateur du bien-être mondial. Un antisémite est forcément un raciste. Noirs et Juifs sont ainsi des alliés naturels, ayant des ennemis communs et l'ont démontré à travers l'histoire.

Des Juifs ont lutté aux côtés de Martin Luther King. Des Juifs ont aidé des Noirs américains à acquérir leurs droits civiques et on ne saurait gommer des faits aussi palpables que la présence de certaines personnalités juives auprès des peuples noirs lorsqu'ils souffraient. On ne saurait effacer des archives ces images émouvantes des GI noirs libérant les Juifs des camps de concentration. On ne saurait ne pas rendre hommage aux hommes venus d'Afrique, des Antilles ou de la Guyane bataillant en Allemagne pour que cesse l'abjection. Beaucoup y ont laissé leur vie.

Ma naïveté m'incline à penser que vous agissez par ignorance, car au moment où commençait le commerce triangulaire, les Juifs étaient persécutés. Isabelle la Catholique venait de les chasser d'Espagne. Aucun Juif n'était présent au procès de Valladolid qui scellera le destin nègre.

Vos propos sont dangereux. Ils insinuent chez les jeunes le sentiment que le Juif est la cause de leur mal-être social. Ils provoquent des replis communautaires et empêchent le dialogue inter-racial qui nécessite le dépassement de sa propre servitude identitaire.

Je me suis battue pour l'égalité et la justice. Je ne saurais accepter que surgisse la haine entre les différentes composantes de la société française.

J'ignore les raisons qui vous animent, quelles sont vos motivations, quels serpents se nichent dans vos esprits. La quête de la célébrité ou l'appât du gain ? Une revanche à prendre ? Je ne saurais croire que vous avez un idéal. Aucun idéal ne saurait tendre à voir la France être déchirée par une rancoeur sourde et une sournoise antipathie.

Vous avez été malin. Vous avez toujours su opposer subtilement à vos contradicteurs la souffrance noire, la persécution des Noirs comme justificatifs à vos dérapages verbaux. La belle blague ! Certains de vos adversaires aveuglés ou traumatisés par vos allégations, ou tout simplement crispés sur leur propre identité, n'ont pas fait dans la dentelle. Ils ont empaqueté tous les Noirs, les ont étiquetés et les ont expédiés au pays des antisémites. Ils ont réussi ainsi à braquer certains d'entre eux, qui ont été obligés de vous soutenir pour sauver leur peau. C'est ainsi qu'on fait d'un peuple paisible des descendants de barbares.

Quant aux médias qui font de vous le porte-parole des Noirs de France, par ignorance ou par recherche de sensationnalisme, ils ont contribué à transformer un épiphénomène en tragédie sociale.

Aujourd'hui, les Noirs se sentent piégés. Les intellectuels embarrassés se grattent la tête, ramassés entre l'écorce et l'arbre. Des couples constitués de Juifs et de Noirs n'osent plus se regarder dans les yeux ; les enfants issus de ce métissage ignorent à quel diable se vouer. Les plus angoissés imaginent un complot contre eux, pauvres négrillons empêtrés dans la gestion du quotidien et leur foultitude de soucis. Ils ne comprennent pas ce qui leur arrive et pourquoi on les qualifie de nouveaux antisémites. Des Africains récemment arrivés en France en sont encore à des interrogations basiques : "C'est quoi un Juif ? C'est quoi l'antisémitisme ?" Parce que, dans leurs sociétés originelles, un Blanc est un Blanc et "tous les Blancs se ressemblent".

D'une certaine façon, vous avez gagné cette honteuse bataille, vous et vos contradicteurs zélés. Mais nous qui pensons que Noirs et Juifs appartiennent à la même humanité souffrante, que judéité et négritude ne sont pas antinomiques, mais deux identités méritant égal respect, gagnerons la paix sociale."


Calixthe Beyala est écrivain. Elle préside le Collectif Egalité, qui combat notamment l'insuffisante représentation à la télévision de la diversité ethnique de la population française.


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